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L’émeute
Amos marchait dans la vallée lorsqu’au loin il aperçut une troupe de dix soldats icariens qui volaient dans sa direction. Ils étaient lourdement armés de lances et de flèches et transportaient avec eux un grand filet.
« De toute évidence, ils cherchent quelque chose. Ou quelqu’un ! pensa le garçon. Ils essaient peut-être de retrouver mon corps. Le roi veut sans doute l’exhiber comme trophée au banquet de ce soir ! »
Le porteur de masques regarda autour de lui, mais ne vit aucun endroit où se cacher. L’herbe longue aurait normalement fourni une bonne cachette pour le soustraire aux regards d’ennemis à pied, mais, pour éviter les homme-oiseaux, il aurait fallu qu’il soit complètement recouvert.
Amos n’eut d’autre choix que de se placer en position d’attaque et attendit que les icariens se posent. Les soldats atterrirent près de lui et, à sa grande surprise, ne montrèrent aucune agressivité. Au contraire, ils s’agenouillèrent devant le garçon, et l’un d’eux lui adressa la parole :
— Vous êtes attendu à la cité de Pégase, grand rodick ! La reine sera très heureuse de vous revoir vivant. Nous sommes à votre recherche depuis près de trois jours maintenant.
— Est-ce le roi qui vous envoie ? s’informa Amos, méfiant.
— Non, rodick, c’est la reine ! insista le soldat.
— Mais… mais quelle reine ? demanda le garçon, de plus en plus sceptique. On a ressuscité la mère d’Aélig ? Le roi s’est remarié ?
— Non… corrigea l’icarien, Aélig est maintenant reine de la cité de Pégase.
— QUOI ? QU’EST-CE QUE… ?
— Son père, feu notre roi, est décédé d’un excès de fatigue peu après son retour de chez l’oracle. Son cœur n’a pas supporté le voyage. Sauf votre respect, si nous nous dépêchons, nous arriverons à temps pour assister à la cérémonie du couronnement de notre nouvelle reine.
— Et les obsèques du roi ont-elles eu lieu ?
— Oui. Et la période de deuil s’est terminée hier ! répondit l’icarien. De la tristesse, nous passons aujourd’hui à la joie…
« Les choses se sont passées si vite », pensa Amos, chaviré.
— Installez-vous dans ce filet, rodick, dit le soldat, nous vous conduirons à la reine qui sera ravie de vous voir !
La Ville impériale s’était faite belle pour le couronnement. Des millions de pétales de fleurs parsemaient le toit des maisons et la grand-place. Les architectes icariens avaient dessiné cette partie de la cité de Pégase en suivant des critères astrologiques et géographiques très précis. Cette science, appelée « géomancie », prenait en compte la position des astres en regard du choix du site et du type de construction. Les résultats étaient époustouflants ! Les maisons, les palais et les tombeaux s’incorporaient à la montagne. Il se dégageait de cette partie de la cité de Pégase une harmonie tout à fait exceptionnelle avec la nature. Les bâtiments étaient ravissants et mystérieux à la fois.
Les architectes icariens accordaient une attention toute particulière aux toits de leurs constructions. En dehors de la Ville pourpre, comme la population se déplaçait dans les airs, les couvertures devaient être agréables à regarder et assez robustes pour servir de lieux d’atterrissage. Ainsi les architectes concentraient-ils leurs efforts sur la charpente et les piliers, habituellement fixés avec des chevilles de bois, puis sculptés avec élégance. Les tuiles étaient de couleur uniforme, mais chaque toiture était différente l’une de l’autre. Les murs, eux, n’étaient souvent que du remplissage de bois ou parfois de briques.
La Ville impériale était le lieu de résidence du peuple icarien. Là, dans un gigantesque amphithéâtre de pierre, avaient lieu les grands événements royaux. Les funérailles du roi venaient à peine de s’y terminer. Conformément aux dernières volontés du souverain, ses obsèques avaient été de courte durée. Le couronnement pouvait alors suivre.
Les fêtes célébrant le sacre d’un nouveau monarque étaient assez rares, donc très prisées par les icariens. Selon la tradition, c’était l’occasion pour les âmes des morts de revenir dans la cité pour bénir le nouveau souverain. Des pétards éclataient un peu partout, afin de célébrer la communion avec les ancêtres. On brûlait d’impressionnantes quantités d’encens qui embaumaient la cité de Pégase de leurs parfums de fleurs, de bois exotiques et de fruits. Les marchés débordaient de lilas, symbole du renouveau, et les enfants n’avaient pas école. Dans les rues, on jouait de petites pièces de théâtre illustrant les exploits passés des grandes lignées royales, et les sculpteurs immortalisaient dans le marbre le portrait du nouveau souverain.
Le peuple icarien adorait manifestement la jeune reine qui, au cours des années, avait su gagner sa confiance et son admiration. Dans toute la cité de Pégase, les célébrations allaient durer sept jours et seraient officiellement lancées par la nouvelle reine lors de son discours d’inauguration. Pendant cette apparition publique, Aélig devait communiquer à son peuple ses visions d’avenir pour la cité.
Ce fut donc devant une assemblée de milliers d’icariens attentifs qu’Aélig se présenta et amorça son allocution :
— La mort de mon père fut si subite qu’elle me troublera encore longtemps. Il est de notoriété publique que ma relation avec le roi n’était pas au beau fixe, mais je respectais ses idées tout comme il respectait les miennes. Un vent de changement souffle aujourd’hui sur la cité, car j’en suis dorénavant aux commandes…
La foule applaudit alors à tout rompre, mais elle se calma rapidement. Personne ne voulait manquer un mot de ce discours historique.
— J’ai décidé d’ouvrir les portes de notre cité aux sans-ailes et d’assouplir nos règles envers eux. Nous ne pouvons plus nous soustraire ainsi au monde qui nous entoure.
Les prophéties inscrites sur les rouleaux d’or et d’ambre nous prédisent l’arrivée d’une nouvelle reine qui unira le destin des icariens à celui des sans-ailes. Les gardiens du dogme sont formels à ce sujet : JE SUIS CETTE NOUVELLE REINE !
Encore une fois, la foule manifesta son enthousiasme. C’est alors qu’Aélig leva la tête et aperçut Amos vivant qui, porté par les soldats icariens, se préparait à atterrir à la porte du Midi de la Ville pourpre. Rapidement, elle ordonna à l’un de ses gardes que l’on dépose Amos sur la place centrale, afin que le peuple voie son rodick. Le garde décolla et porta le message aux soldats.
— D’ailleurs, continua la nouvelle reine, pour sceller la nouvelle alliance que je désire créer avec les peuples sans-ailes, je vous présente mon rodick, votre futur roi.
Les icariens déposèrent Amos sur le sol, devant la foule. Des murmures et des exclamations de surprise fusèrent de toutes parts. Le peuple ne savait que penser de cela ! Ouvrir la cité aux sans-ailes était une chose ; en avoir un comme roi en était une autre ! La transition semblait un peu brutale, voire déplacée. Des rumeurs avaient couru dans la ville selon lesquelles la princesse s’était entichée d’un sans-ailes, mais personne n’osait vraiment y croire.
Sous les murmures railleurs de la foule, le garçon alla rejoindre Aélig sur l'estrade.
— Merci pour ton message ! lui dit la jeune reine en l’embrassant sur la joue. Il faudra que tu m’expliques comment tu as survécu à cette chute !
— Je t’expliquerai, répondit-il. Euh… sans vouloir t’offenser, Aélig, je crois que ta mise en scène pour me présenter n’était pas une très bonne idée.
— Ne t’inquiète donc pas ! tenta de le rassurer l’icarienne. Le peuple finira par comprendre !
Mais contrairement à ce que pensait la nouvelle reine, le peuple ne semblait pas adhérer à sa soudaine ouverture. Il commençait à s’échauffer sérieusement et lorsque Aélig demanda le silence pour poursuivre son discours, des icariens hurlèrent leur mécontentement :
— Traîtresse ! s’exclama l’un d’eux.
— Elle veut affaiblir notre nation ! renchérit un autre.
— C’est le début de la fin ! hurla le maire de la Ville royale.
— MAIS LAISSEZ-MOI VOUS EXPLIQUER ! s’indigna Aélig devant ce désaveu public.
— Il n’y a rien à dire et rien à expliquer ! rugit la foule. Nous ne voulons pas de ce rodick ! Nous ne voulons pas d’un sans-ailes parmi nous !
Les gens se mirent alors à lancer des pierres et des bouts de bois en direction de l’estrade. Les soldats se ruèrent sur eux afin de tenter de les calmer, mais rapidement la situation dégénéra en émeute. La cité de Pégase, habituellement si calme et tranquille, connaissait pour la première fois de son histoire un soulèvement public. Aélig, Amos et les autres dignitaires s’enfuirent par l’arrière de l’amphithéâtre et regagnèrent en toute hâte la Ville pourpre.
Une fois en sécurité, le grand prêtre demanda à sa nouvelle reine :
— Que proposez-vous maintenant ?
— Je ne propose rien pour l’instant ! répliqua Aélig, en colère. Le peuple ne sait pas toujours ce qui est bon pour lui, mais, moi, je le sais !
— Mais ils refusent votre rodick, fit Frangroy, hésitant. Il vous faudra…
— Ils ne le refuseront pas longtemps ! Je suis catégorique là-dessus. Lorsqu’ils le connaîtront, ils l’aimeront, comme je l’aime moi-même. Amos est un être extraordinaire qui saura, avec le temps, conquérir leurs cœurs !
— Euh… si quelqu’un veut mon avis, intervint Amos, je suis certain qu’ensemble nous pourrions arranger les choses…
— Plus tard, plus tard, mon beau rodick, répondit Aélig. Pour l’instant, je suis fatiguée ! La mort de mon père, l’émeute et maintenant ton retour alors que je te croyais mort… tout cela m’a complètement bouleversée. Je vais aller me reposer dans mes quartiers. Mais si on dînait ensemble ce soir ?
— Très bien, d’accord, Aélig, dit Amos. Je comprends…
— Merci, mon roi ! s’exclama la jeune fille en embrassant son cher rodick. À tout à l’heure, alors ?
Amos regagna aussi ses appartements. Dès qu’il y fut, il fonça vers le meuble où étaient cachées sa gourde d’eau de la fontaine de Jouvence et la dague de Baal, mais elles n’y étaient plus. Amos fit venir l’une des servantes pour lui demander si sa chambre n’avait pas été habitée par quelqu’un d’autre durant son absence. Elle lui assura que non et ajouta même qu’à sa connaissance, personne n’y était entré non plus.
En fouillant la pièce, Amos découvrit une plume noire ainsi qu’une lettre. Il y était écrit ceci :
C’est moi qui suis en possession de vos objets.
Rejoignez-moi au Temple interdit,
j’ai une proposition à vous faire.
Je vous y attends.
Frangroy.